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Catégorie : Résistance

Les 7 règles de la diffusion des idées racistes en France

par Jacques Rancière, 19 Oct 2021

La diffusion des idées racistes en France semble être aujourd’hui une priorité nationale. Les racistes s’y emploient, ce qui est la moindre des choses. Mais l’effort des propagandistes d’une idée a des limites, en un temps où l’on se méfie des idées, et il a souvent besoin pour les dépasser, du concours de ses adversaires.

Là est l’aspect remarquable de la situation française : hommes politiques, journalistes et experts en tout genre ont su trouver ces dernières années des manières assez efficaces de faire servir leur antiracisme à une propagation plus intense des idées racistes. Aussi bien toutes les règles énoncées ici sont-elles déjà employées. Mais elles le sont souvent d’une manière empirique et anarchique, sans claire conscience de leur portée. Il a donc paru souhaitable, afin d’assurer leur efficacité maximale, de les présenter à leurs utilisateurs potentiels sous une forme explicite et systématique.

Règle 1. – Relevez quotidiennement les propos racistes et donnez-leur le maximum de publicité. Commentez-les abondamment, interrogez incessamment à leur propos grands de ce monde et hommes de la rue. Supposons par exemple qu’un leader raciste, s’adressant à ses troupes, laisse échapper qu’il y a chez nous beaucoup de chanteurs qui ont le teint basané et beaucoup de noms à consonance étrangère dans l’équipe de France de football. Vous pourriez considérer que cette information n’est vraiment pas un scoop et qu’il est banal, au surplus, qu’un raciste, parlant à des racistes, leur tienne des propos racistes. Cette attidude aurait une double conséquence fâcheuse : premièrement vous omettriez ainsi de manifester votre vigilance de tous les instants face à la diffusion des idées racistes ; deuxièmement, ces idées elles-mêmes se diffuseraient moins. Or l’important est qu’on en parle toujours, qu’elles fixent le cadre permanent de ce qu’on voit et de ce qu’on entend. Une idéologie, ce n’est pas d’abord des thèses, mais des évidences sensibles. Il n’est pas nécessaire que nous approuvions les idées des racistes.

Il suffit que nous voyions sans cesse ce qu’ils nous font voir, que nous parlions sans cesse de ce dont ils nous parlent, qu’en refusant leurs « idées » nous acceptions le donné qu’elles nous imposent.

Règle 2. – N’omettez jamais d’accompagner chacune de ces divulgations de votre indignation la plus vive. Cette règle est très importante à bien comprendre. Il s’agit d’assurer un triple effet : premièrement, les idées racistes doivent être banalisées par leur diffusion incessante ; deuxièmement, elles doivent être constamment dénoncées pour conserver en même temps leur pouvoir de scandale et d’attraction ; troisièmement , cette dénonciation doit elle-même apparaître comme une diabolisation, qui reproche aux racistes de dire ce qui est pourtant une banale évidence. Reprenons notre exemple : vous pourriez considérer comme anodin le besoin où est M. Le Pen de faire remarquer ce que tout le monde voit à l’oeil nu, que le gardien de l’équipe de France a la peau bien noire. Vous manqueriez ainsi l’effet essentiel : prouver qu’on fait aux racistes un crime de dire une chose que tout le monde voit à l’oeil nu.

Règle 3. – Répétez en toutes circonstances : il y a un problème des immigrés qu’il faut régler si on veut enrayer le racisme. Les racistes ne vous en demandent pas plus : reconnaître que leur problème est bien un problème et « le » problème. Des problèmes acec des gens qui ont en commun d’avoir la peau colorée et de venir des anciennes colonies françaises, il y en a en effet beaucoup. Mais tout cela ne fait pas un problème immigrés, pour la simple raison qu’ « immigré » est une notion floue qui recouvre des catégories hétérogènes, dont beaucoup de Français, nés en France de parents français. Demander qu’on règle par des mesures juridiques et politiques le « problème des immigrés » est demander une chose parfaitement impossible. Mais, en le faisant, premièrement, on donne consitance à la figure indéfinissable de l’indésirable, deuxièmement, on démontre qu’on est incapable de rien faire contre cet indésirable et que les racistes seuls proposent des solutions.

Règle 4. – Insistez bien sur l’idée que le racisme a lui-même une base objective, qu’il est l’effet de la crise et du chômage et qu’on ne peut le supprimer qu’en les supprimant. Vous lui donnez ainsi une légitimité scientifique. Et comme le chômage est maintenant une exigence structurelle de la bonne marche de nos économies, la conclusion s’en tire tout naturellement : si on ne peut supprimer la cause « profonde » du racisme, la seule chose à faire est de lui supprimer sa cause occasionnelle en renvoyant les immigrés chez eux par des lois racistes sereines et objectives. Si un esprit superficiel vous objecte que divers pays ayant des taux de chômage voisins n’ont pas de débordements racistes comme chez nous, invitez-le à chercher ce qui peut bien différencier ces pays du nôtre. La réponse va de soi : c’est qu’ils n’ont pas comme nous trop d’immigrés.

Règle 5. – Ajoutez que le racisme est le fait des couches sociales fragilisées par la modernisation économique, des attardés du progrès, des « petits Blancs », etc. Cette règle complète la précédente. Elle a l’avantage supplémentaire de montrer que les antiracistes ont, pour stigmatiser les « arriérés » du racisme, les mêmes réflexes que ceux-ci à l’égard des « races inférieures » et de conforter ainsi ces « arriérés » dans leur double mépris pour les races inférieures et pour les antiracistes des beaux quartiers qui prétendent leur faire la leçon.

Règle 6. – Appelez au consensus de tous les hommes politiques responsables contre les propos racistes. Invitez sans trêve les hommes du pouvoir à s’en démarquer absolument. Il importe en effet que ces politiciens reçoivent le brevet d’antiracisme qui leur permettra d’appliquer avec fermeté et d’améliorer, si besoin est, les lois racistes destinées, bien sûr, à enrayer le racisme. Il importe aussi que l’extrême droite raciste apparaisse comme la seule force conséquente et qui ose dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ou proposer franchement ce qu’ils font honteusement. Il importe enfin qu’elle apparaisse être, pour cela seul, victime de la conjuration de tous les gens en place.

Règle 7. – Demandez des nouvelles lois antiracistes qui permettent de sanctionner l’intention même d’exciter au racisme, un mode de scrutin qui empêche l’extrême droite d’avoir des sièges au Parlement et toutes mesures du même ordre. D’abord, des lois répressives peuvent toujours resservir. Ensuite, vous prouverez que votre légalité républicaine se plie à toutes les commodités des circonstances. Enfin, vous consacrerez les racistes dans leur rôle de martyrs de la vérité, réprimés pour délit d’opinion par des gens qui font les lois à leur convenance.

Il s’agit, en bref, d’aider la diffusion du racisme de trois manières : en divulgant au maximum sa vision du monde, en lui donnant la palme du martyre, en montrant que seul le racisme propre peut nous préserver du racisme sale. On s’emploie déjà, avec des succès appréciables, à cette triple tâche. Mais, avec de la méthode, on peut toujours faire mieux.

Jacques Rancière est professeur de philosophie à l’université Paris VIII.

Solastalgie avec Glenn Albrecht

Australie : Solastalgie avec Glenn Albrecht, le philosophe de la nostalgie de l’environnement détruit.

Le philosophe australien s’était fait une réputation mondiale il y a quelques années en inventant le mot solastalgie pour décrire la souffrance que provoque la disparition de son environnement, comme une douleur fantôme.

Il avait forgé ce concept il y a quelques années en partant des gigantesques mines de charbon qui, l’une après l’autre, dévorent le paysage de sa région au Nord de Sydney.

Mais aujourd’hui ce sont tous les Australiens face à leurs paysages partis en fumée qui éprouvent ce nouveau mot, façonné pour un nouveau monde nous dit Glenn Albrecht, en nous recevant dans sa campagne des Nouvelles Galles du Sud.

La commune de Paris

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 260x348_jlr-caricature-13.jpg.

La Commune de Paris de mars à mai 1871, c’est un programme politique révolutionnaire qui nous questionne encore mais c’est aussi une guerre civile, un de ces moments de l’histoire dont les nations rejettent le souvenir pour oublier qu’ici on s’est entretué sur ce que devait être l’avenir commun sous le régime tant attendu de la République en France.

La commune n’est pas morte, elle bouge encore, d’autant plus ces dernières années où on l’a vue citée aux quatre coins du monde, de Paris à Oakland en passant par les ronds-points des Gilets Jaunes et le bateau de sauvetage des réfugiés en Méditerranée de l’artiste Banksy.

Qu’est-ce donc que la Commune ? Lorsqu’on évoque ces 72 jours on pense à Louise Michel, à Eugène Varlin, à Courbet et son dilemme : peindre ou faire la révolution. Il y a aussi ses barricades, l’incendie des Tuileries, l’air un peu fané du Temps des cerises et la plaque du cimetière du Père Lachaise sur le Mur des Fédérés.

Une série documentaire de Anaïs Kien, réalisée par Somany Na

La Commune de Paris, dernière révolution avant la République (4 épisodes)

Barbara Stiegler

Barbara Stiegler vous présente son ouvrage « De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation » aux éditions Gallimard. Entretien avec Pierre Coutelle.

Dans son éditorial du 26 septembre 2020, RichardHorton, le rédacteur en chef de la prestigieuse revue Lancet, nous invite à ne plus considérer l’épidémie de Covid-19 comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, c’est-à-dire la rencontre entre une maladie virale provoquée par le Sars-Cov2 et un ensemble de pathologies chroniques, telles que l’hypertension, l’obésité, le diabète, les troubles cardio-vasculaires, le cancer… C’est munis de cette focale élargie, de ce nouveau prisme Covid-19 qu’une chercheuse et deux chercheurs nous proposent, avec Pandémo-politique (La Découverte) de méticuleusement observer la santé afin de mieux la réinventer ensemble. Jean-Paul Gaudillière, Caroline Izambert et Pierre-André Juven sont cette semaine les invités de La Suite dans les Idées. Ils seront rejoints en seconde partie par le photographe Antoine d’Agata qui s’est lui aussi muni d’autres focales, thermiques, pour saisir ce que le virus a fait à l’hôpital et dans les rues.

Source France Culture