Zone Temporaire Noétique

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Catégorie : Points de vue

Carte blanche à Bernard Noël

Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet, Esther Tellermann & autres invités

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silence. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur. À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, où s’exprime une révolte contre toute tentative de “sensure” – œuvre couronnée du Prix National de la Poésie en 1992, du Prix Max Jacob en 2005, du prix international de poésie Gabriele d’Annunzio.

Salué par Aragon, Mandiargues et Blanchot, son œuvre, immense par son engagement et son exigence, compte près d’une centaine de titres (dont Le Château de Cène, roman érotique qui lui vaut d’être l’un des derniers écrivains français à subir un procès pour outrage aux bonnes mœurs), ainsi que de très nombreux livres d’artistes. Dans le cadre de la Périphérie du 36e Marché de la Poésie À lire – Bernard Noël, Le poème des morts, Fata Morgana, 2017 – La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L., rééd. 2013 – Comédieintime, Œuvres IV, P.O.L., rééd. 2015.

Barbara Stiegler

Barbara Stiegler vous présente son ouvrage « De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation » aux éditions Gallimard. Entretien avec Pierre Coutelle.

Dans son éditorial du 26 septembre 2020, RichardHorton, le rédacteur en chef de la prestigieuse revue Lancet, nous invite à ne plus considérer l’épidémie de Covid-19 comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, c’est-à-dire la rencontre entre une maladie virale provoquée par le Sars-Cov2 et un ensemble de pathologies chroniques, telles que l’hypertension, l’obésité, le diabète, les troubles cardio-vasculaires, le cancer… C’est munis de cette focale élargie, de ce nouveau prisme Covid-19 qu’une chercheuse et deux chercheurs nous proposent, avec Pandémo-politique (La Découverte) de méticuleusement observer la santé afin de mieux la réinventer ensemble. Jean-Paul Gaudillière, Caroline Izambert et Pierre-André Juven sont cette semaine les invités de La Suite dans les Idées. Ils seront rejoints en seconde partie par le photographe Antoine d’Agata qui s’est lui aussi muni d’autres focales, thermiques, pour saisir ce que le virus a fait à l’hôpital et dans les rues.

Source France Culture

20 ans de démission

Alors que les Français se retrouvent plongés dans la réalité d’un climat qui change et qu’ils manifestent leurs craintes, l’émergence d’un plan politique concret se fait toujours attendre… Comment interpréter une telle ignorance ou un tel désintérêt ?

Canicules historiques, sécheresses à répétition et inondations : cette fin de décennie aura été marquée par une série d’évènements extrêmes plongeant la France dans la réalité des dérèglements climatiques. Elle aura aussi été marquée par l’émergence de mouvements de citoyens conscients des enjeux et inquiets pour leur avenir.

Dans cet essai Cyrille Cormier se penche sur l’attitude de la France, et en particulier de ses quatre derniers dirigeants, face à la crise climatique globale. ll raconte, étapes par étapes, comment l’État esquive la question climatique depuis 20 ans. Comment expliquer cette démission permanente ?

Ecoutez l’émission

La poudre du Diable

-« Haa!, Monsieur le Conte De Témouleynes, les contrées sauvages sont elles sauvages? Sont elles des contrées? Est ce que les races de payens courent leurs attributs à l’air? Décrivez moi! Faites bref! »
-« Votre Eminence nous avons, au nom du Christ Roi civilisés ces sauvages et ces vierges. Tout cela au périls de nos vies et en sacrifiant les leurs…. On c’est régalés! »
-« Console toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé. »
-« C’est de qui? »
-« Poursuivez! »
-« Les fournisseurs de votre Eminence, la famille Narcos, n’ont pas inventé l’eau chaude ni la délicatesse… des sanguinaires, des pas commodes. Un des produits qu’ils nous proposent peut enrichir votre Eminence et alimenter l’autre trafique. La première livraison aura lieu demain. »
-« Très bien, on va la jouer avec mes règles. La première livraison elle sera pour leur barbe à ces singes. »
-« Forcément ça va les vexer! Mais voyez plutôt ceci. »
-« Qu’est-ce? »
-« C’est du café votre Eminence. On le mout, on y ajoute de l’eau chaude, c’est un excitant si on en boit trop. »
-« Et ça. »
-« Ca, c’est du chocolat mon Eminence. Un vrai délice, cela ce boit avec du lait, chaud ou froid. Le seul petit problème, veillez à ne pas en boire trop cela fait grossir. »
-« Et la poudre rouge? »
-« C’est la poudre du diable mon Général. C’est tiré d’une feuille, ça ce fait au trait, cela s’aspire par le nez et après on fuse, mais grave. T’es brillant , loquace, un tantinet casse couille. Tu peux descendre tous les liquides que tu veux t’es jamais de travers. T’as un trou dans le palet, tu sens plus tes crochets, c’est le diable en poudre mon Général. Moi, ça fait 42 jours que j’ai pas fermé l’oeuil, dont trois semaines de triques! »
-« Trois semaines de triques? »
-« C’est le produit en question. Si on compte un pif par habitant, il l’a voit la cagnote mon Eminence? »
– » Tu donneras le café à la Reine, le chocolat au Roi, nous on va se garder la poudre du diable. ! »

Cynthia Fleury : le complotisme « vient nous sécuriser par le pire », analyse la philosophe.

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeur titulaire de la chaire « Humanités et Santé » au CNAM est l’invitée du Grand entretien de France Inter. Elle est l’auteure de l’essai « Ci-gît l’amer : guérir du ressentiment » (éd. Gallimard).
Ce matin, une interview fondamentale de Cynthia Fleury, qui, loin de s’aventurer dans les débats sans fin du moment, nous donne un avis distancié que sa double qualité de philosophe et de psychanalyste lui permet. J’ai tenté une transcription, qui facilite la lecture, j’espère, de l’interview en lien. « Ne jouez pas au plus fin avec moi », dit l’homme épris de ressentiment qui tisse sa toile pour mieux y rester empêtré. Même si le malheur est petit, dans la mesure où il devient la faute d’un autre, tout l’univers devient médiocre.

L’homme « nivelé » (Plus l’homme nivelé dans la masse est apolitique, plus il est accessible à l’idéologie de la réaction politique), s’il ne peut plus se nourrir de la beauté du monde, et donc de la valeur des autres, ne peut construire son bien-être que par le dénigrement d’autrui, parce que c’est ça qui vient nous réassurer, et c’est là qu’on bascule dans le « ressentiment ».Plus le ressentiment s’affirme, s’approfondit, moins le sujet en a conscience, plus il s’auto-légitime, considère que c’est le signe d’une injustice, et que son délire victimaire est légitimé.

Comme tout paranoïaque, le ressentimiste attrape les signes « pour lui ». Il projette alors un grand voile d’indifférenciation, signant la fin du discernement, n’est plus capables de faire la différence entre les choses.

C’est une maladie archaïque qui reprend aujourd’hui de la puissance, en s’appuyant sur des circonstances objectives qui peuvent aggraver le ressentiment, car nous vivons dans un monde « d’insécurisation » (précarisation constante, effondrements, crise économique et sociale, COVID). Elle est une réponse à l’intolérance au risque, à l’incertitude.Nous sommes dans un monde qui se veut égalitaire. Ce qui aboutit malheureusement à ce que nous pourrions appeler un « égalitarisme répressif », qui a transformé une aspiration « noble » en passion mortifère, Tocqueville disait « On saisit la plus petite inégalité pour venir « pourrir » son estime de soi ».Nous abordons une grande phase de défiance, qui n’est pas que franco-française : chacun est sous le contrôle de chacun, on est dans « la rivalité mimétique », dont les réseaux sociaux sont un hyper révélateur.

On a souvent décrit les électeurs pro-Trump comme ressentimistes, et c’est un vrai questionnement de la démocratie. Le « mal » ressentimiste peut véritablement mettre à genoux la démocratie.

Elle peut traverser la peur, la colère, la révolte, mais le ressentiment est ce qui peut la retourner contre elle-même, car il représente cette perte de confiance en la démocratie comme vecteur de progrès ; la réponse freudienne à ce moment proposerait d’activer les forces de sublimation des pulsions ressentimistes, autrement dit la culture, l’éducation, le soin, toutes les institutions qui viennent « encapaciter le sujet ».

Or nous constatons plutôt des renforcements autoritaires, régaliens purs et durs, alors que nous aurions besoin d’un état social « capacitaire », pas d’un état social d’assistanat, qui viendrait nous aider à produire un « sujet (citoyen) » digne de ce nom, et « apte » à la liberté.

C’est une chose de se définir temporairement comme une victime, c’en est une autre de consolider une identité exclusivement à partir de ce fait, à l’objectivité douteuse et à la subjectivité certaine. #Blacklivesmaters ou le mouvement #metoo sont des expériences objectives de la victimation, et, même si c’est compliqué à entendre, de reconnaître qu’il y a eu traumatisme, et éventuellement un stress post-traumatique n’empêche pas d’en construire un ressentiment, qui n’est pas la souffrance en elle-même, mais une « rumination » sur la souffrance en question. Et l’on a la possibilité d’agir sur cette rumination et de l’arrêter, parce qu’elle détruit, à terme, et le sujet, et la société. C’est pourquoi il est indispensable de séparer dans « le grand bloc » de la souffrance, les différents moments qui s’y trouvent, et particulièrement ce sentiment ressentimiste qui met en danger par stigmatisation inversée notre société.

Il n’est pas question de catégoriser tel groupe ressentimiste ou son contraire, mais de savoir qualifier à quel moment on se retrouve nous-mêmes enlisés, intoxiqués dans l’idée que « quelque chose n’est pas advenu ».Dans le trauma, qu’on nomme « effraction du réel », il s’est passé quelque chose. Dans le ressentiment, pas nécessairement. C’est un trauma qui vient de quelque chose qui n’a pas eu lieu. La supercherie, en l’espèce, est d’expliquer que ce qui n’a pas eu lieu vaut pour quelque chose qui a eu lieu.« Mon dieu je suis traumatisé, parce que quelque chose qui était tellement espéré et tellement dû n’est pas arrivé ! »

Le glissement dépressif aggravé ces derniers temps préexistait à la COVID. Il y a juste eu « débordement ». Avant la COVID, nous étions dans une situation d’épuisement. Les services d’urgence, les questions de retraite, les gilets jaunes, tout ça est la conséquence du passage d’un rouleau compresseur qui s’appelle « le rationalisme gestionnaire », l’idée qu’il n’y a qu’une seule manière de faire performance dans ce monde, c’est le quantitatif, et quand on se rend compte qu’on ne peut pas accéder à ce quantitatif, nous perdons la mesure de nous-mêmes, et on rentre dans une mécanique de dépression.

Tout l’enjeu est de calmer les délires autour du quantitatif, de nous aider à re-symboliser, à produire du possible autrement que par le quantitatif.Le travail à faire pendant le confinement, pour éviter le « jour sans fin » dans ce qu’il apporte de répétition, d’ennui et de « rumination », c’est de conscientiser ce « quelque chose « qui se passe, et en même temps de se projeter sur la suite de l’histoire. Même si on a l’impression d’un monde figé, la vie se poursuit, et les occasions d’invention, de résilience, de rénovation se multiplient.

On a beaucoup moqué les fab-labs, imprimantes trois D, etc… alors que, face à une défaillance lourde de l’Etat, ce capital social innovant a répondu en fabriquant des pousse-seringues, des masques, des ustensiles pour respirateurs, et de façon immédiate, des choses basiques qui sont à même de restaurer la confiance et qui prouvent que dans des moments inédits d’une rare violence, ce que nous avons construit ensemble par la culture, les services publics, l’éducation a tenu, et c’est ça qui fait le liant d’une société. »

Face à une auditrice décrivant sa mère qui, depuis qu’elle a vu le documentaire Hold Up est totalement obsédée à chercher partout des preuves de la machination, elle répond que le complotisme « est une manière de valider qu’on a une forme de maîtrise, qu’on n’est pas dupe, de valider son intelligence par la bêtise ».

« C’est le récit parfait pour ce grand temps d’insécurité et d’incertitude au risque, mais cela vient sécuriser par le pire. Ce qui est préoccupant, car on a une explication mais elle est absolument terrible.Et il est très difficile de « contre-argumenter », car, comme dans tout délire paranoïde, tout signe va renforcer la thèse émise, et permet de donner au biais de confirmation un terrain absolu. Tout ce qui va être dit ou vu, va être interprété pour confirmer la thèse. La seule manière de rester en lien est de ne surtout pas aller sur ce terrain, de parler de toute autre chose, et de reproduire du lien empathique sur des objets neutres Il y a une désubstantialisation du langage, petit à petit les uns et les autres vont utiliser la novlangue, la langue de bois, le double-langage, qui fait perdre le sentiment de confiance dans « ce qui est dit », c’est très grave dans l’univers démocratique, puisque c’est notre seul vrai outil de régulation.

On a donc le sentiment qu’on nous a menti, qu’on nous égare, et qu’ensuite on nous rejette la faute dessus, et on nous traite de complotiste.Nous vivons des circonstances inédites, le gouvernement tente de communiquer sur l’incertitude, ce qui est très compliqué, pas de communication renforce la perte de confiance, communiquer sur l’incertitude renforce l’insécurité. On fait face à une politique de l’arbitrage du moindre mal, un choix plutôt cohérent aujourd’hui, malgré les défaillances observées. »Nous avons tellement d’autres choses à construire que de se faire peur de cette façon. On peut vraiment craindre, et on l’observe déjà, que tous nos échanges, tous nos débats se laissent pénétrer par ce confusionnisme, et que notre raison même soit menacer par l’expression de nos émotions primales. Restons vigilants envers nous-mêmes.

Carte blanche à Anouk Grinberg

Pour sa carte blanche, Anouk Grinberg a écrit un texte en lien avec la loi de sécurité globale :
Mais quelle merde, le pouvoir, quel gâchis. Ça pourrait être si beau de faire un monde. Moi, je n’aurai jamais le désir du pouvoir. La politique me dégoûte tant qu’elle ne remercie pas les hommes d’être des hommes.

Extraits de l’entretien
« La vie fait de l’effet. Il faut l’encaisser, et parfois, on n’y arrive pas. Elle déglingue les gens. Il y a un droit très restreint à la singularité, et on finit par dire des gens différents qu’ils sont fous.« 
« Je suis née d’une femme qui avait un rapport difficile à la vie. On l’a mise dans des endroits pour fous. Je ne l’ai pas aimée, je n’ai pas réussi. Maintenant qu’elle est morte, j’ai fini par arrêter d’avoir honte d’elle, et de moi venant d’elle.« 
« C’est comme s’il y avait constamment en moi une bagarre, qui peut parfois être une danse, entre les forces qui veulent se replier et celles qui veulent se déployer. »
« Tous les textes que je réunis sont de l’art brut. Ce sont des gens qui ont été décrétés fous. Mais certains, au lieu d’être abattus, ont fait de leur esprit une fête, se sont libérés par un langage qui est poésie à l’état pur.« 
« Moi, comme pour les gens dont je parle, personne n’a le droit de dire qu’on me connaît. En moi, oh la vache, c’est un bordel ! Mais laissez-moi être un oiseau, sinon je meurs. Il me faut de l’art sur la terre !« 
« C’est comme si tous les humains se disaient : pour survivre dans ce monde, il faut que je sois masqué. Parce que si on voit mon vrai visage, on risque de me juger, de m’abîmer... »