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Simondon de Jean-Hugues Barthélémy

Gilbert Simondon (1924-1989) s’est fait connaître comme penseur de la technique dès 1958, avec la parution de sa thèse complémentaire Du mode d’existence des objets techniques (MEOT). L’Individu et sa genèse physicobiologique (IGPB), paru en 1964, passa plus inaperçu. La difficulté de l’ouvrage et son lien obscur au précédent ne pouvaient par ailleurs que nuire à sa réception. Il fallut attendre 1989, année de la mort du philosophe, pour que la parution de L’Individuation psychique et collective (IPC) provoque la redécouverte progressive de l’ensemble de l’oeuvre : on y trouve notamment une très longue «Note complémentaire» qui offre de quoi relier avec davantage de certitude les deux thèses doctorales du philosophe.
Or, le regain d’intérêt dont a bénéficié Simondon depuis les années 1990-1995, et plus encore depuis les rééditions complètes et unifiées, entre 2005 et 2010, d’abord de sa thèse principale puis de ses divers Cours et conférences, a permis de confirmer qu’il n’est pas seulement un penseur de la technique mais aussi un philosophe de la nature, et même finalement un encyclopédiste : il unifie les sciences dans une «ontologie» philosophique générale, il réhabilite la technique à une époque de technophobie croissante après la Seconde Guerre mondiale, il propose un nouveau type d’humanisme par sa manière propre de comprendre et de combattre l’aliénation inhérente au machinisme industriel, il élabore une «Psychologie générale» dans ses cours sur la perception, l’imagination et l’invention.
Ce nouvel encyclopédisme a pour visée fondamentale de dépasser toutes les oppositions ou alternatives classiques de la tradition philosophique occidentale. Chez Simondon, cette visée ne vient pas s’ajouter à d’autres visées, comme elle le fait chez nombre de penseurs contemporains depuis Kant – on pense bien sûr au trio français Bergson / Bachelard / Merleau-Ponty, dont hérite Simondon lui-même, mais aussi à la «filiation» Fichte-Husserl-Heidegger en Allemagne : elle est LA visée philosophique, parce que la philosophie n’est pas science mais «connaissance de soi» (Thaïes). Elle doit penser de ce fait au-delà du face-à-face entre le sujet et son objet. C’est en effet un tel face-à-face traditionnel, en tant qu’il concernait le sujet philosophant lui-même dans son rapport à ses objets, qui a fourni le sol sur lequel se sont construites toutes les oppositions ou alternatives classiques de la tradition philosophique, toujours héritières de la coupure première entre le sujet pensant et l’objet pensé. Même une pensée de la genèse de toute chose ne peut se protéger d’une rechute dans ces alternatives, si elle ne se construit pas dans l’idée que l’objet pensé participe au sujet pensant.
Tel est donc le défi intellectuel de l’«encyclopédisme génétique» – puisque c’est là le nom légitime du nouvel encyclopédisme. Simondon veut en effet penser la genèse radicale de toute chose sans pour autant rechuter dans aucun réductionnisme quel qu’il soit : réduction physicaliste du vivant au physique, réductions du social à une somme de psychismes individuels ou du psychisme individuel à une réalité sociale, réduction de l’objet technique aux intentions d’usage humaines qui auraient déterminé son invention. Le secret qui gouverne la réalisation de ce défi consiste à penser la genèse comme continuée dans ce vivant-pensant qu’est le sujet philosophant lui-même, comme processus ininterrompu : en pensant toute chose selon sa genèse, la pensée pense ce qui participe d’elle-même au lieu de lui faire face, parce que la «connaissance» de la genèse est encore elle-même genèse poursuivie de la connaissance. Bien sûr, une telle pensée se déterminera comme analogique et opérationnelle, les opérations de genèse n’étant pas identiques dans le sujet et dans son objet, mais pas non plus hétérogènes s’il s’agit chaque rois de genèse. Plus précisément, Simondon entend penser l’analogie, non comme un rapport d’identité, ni même comme une identité de rapports structuraux, mais comme une identité de rapports opératoires.

Simondon

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