Zone Temporaire Noétique

Menu

Fragments Mécréants de Daniel Bensaïd

Réédition d’un livre épuisé de Daniel Bensaïd, de 2005. Où celui-ci ne se contente pas d’analyser les effets des replis communautaires et des retours du religieux ; où il en appelle, de façon prémonitoire, à la nécessité d’une laïcité irrécupérable, parce qu’athée. Le livre d’un mécréant résolu.

Lors de la première édition de ce livre a paru en 2005, Daniel Bensaïd le présentait ainsi :

« La multiplication d’incidents racistes (antisémites ou arabophobes), appels, pétitions, dessine une spirale mortifère. En quête de frontières introuvables, l’Union européenne invoque ses racines chrétiennes. Désintégration sociale et désespérance politique alimentent le repli sur des identités mythiques, exclusives et vindicatives, religieuses, ethniques, ou communautaires.
Affolé par les « invasions barbares » d’une société en miettes, le pouvoir politique prétend faire d’une République imaginaire, vidée de ses forces fondatrices, une ligne Maginot illusoire. Les pouvoirs religieux cherchent à réinvestir l’espace public en réactivant les « valeurs » les plus traditionnelles.
[…] L’Être éternel, la quête des origines, tendent à prendre le pas sur les incertitudes du devenir et l’ouverture des possibles. Les résistances à l’universalité marchande, aux nouvelles dominations impériales, à l’uniformisation culturelle, les résistances hésitent entre de nouvelles formes de solidarité et un déchaînement de la guerre des dieux.
[…] Quelles pourraient être les sources aujourd’hui d’une « laïcité militante » (qui ne soit pas l’alibi de la Raison d’État) et d’un athéisme athée (ou révolutionnaire) ?
[…] Il ne s’agit pas d’une thèse académique, mais bien de « fragments mécréants » (inspirés de faits divers, de controverses, de luttes, de textes et de livres) pour une mosaïque future
. »

Pourquoi republier ce livre, douze après sa première parution ? Parce qu’il est l’un des meilleurs de Daniel Bensaïd, allègre, tranchant, ne négligeant rien de ce qui se passait alors et qui change tout, très vite, changements difficiles à mesurer mais tous faits, si l’on n’y prend pas garde, pour éloigner la pensée de situations inédites, imprévues, fatales. Il s’agit à chaque page de ce livre que la pensée ne soit pas dessaisie, et qu’elle continue de documenter et constituer l’action qu’en militant autant qu’en intellectuel Bensaïd vise et poursuit (même si c’est par un intellectuel bien plus que par un militant que ce livre a été écrit, et bien écrit – où il s’adonne au libre plaisir de la littérature, qu’il aimait).

Surtout, parce que ce livre est de la nécessité la plus grande aujourd’hui. Montre-t-on, à gauche de la gauche, dans son ancien parti même, des pudeurs regrettables, rechignant à nommer ce qui se passe et à dire comment y réagir ? Se divise-t-on même sur l’analyse qu’il y a lieu d’en faire (partageant les torts, oui, mais les tenant pour presque égaux) ? Veut-on qu’on se prive du droit, chèrement acquis, de rire des dieux, de les blasphémer, par égard pour ceux qui croient ? Lui, pas, qui tranche, qui anticipe ; qui anticipe si bien sur ce qui est depuis survenu (les attentas), et qui s’impose partout, que la position qu’il prend par avance vaut pour la position qu’il est pressant de soutenir aujourd’hui. Celle de la mécréance – auquel il en appelle dès le titre –, d’une mécréance de principe, celle de l’athéisme.

Position qu’il soutient sans ambages ni inutiles précautions oratoires : contre la « quête pathologique des origines », et « une revanche de la filiation sur la citoyenneté », une « une relance et un approfondissement de la mécréance, un corps à corps profane avec nos fétiches cachés, une critique implacable de la tentation de croire ».

« Si un étudiant catholique créationniste refuse de souiller ses oreilles par un cours blasphématoire sur Darwin, si un étudiant fondamentaliste juif se sent écorché par un cours non moins blasphématoire sur l’excommunié Spinoza, et si un étudiant musulman ne supporte pas la poésie de Baudelaire, qu’ils aillent se faire bénir ailleurs. Acquis de haute lutte, le droit de lire Spinoza et Darwin, Sade et Baudelaire, Flaubert et Bukowski, est désormais imprescriptible. »

Daniel Bensaïd est l’auteur d’une œuvre très abondante. Son dernier livre paru, posthume : Octobre 17. Un retour critique sur la révolution russe (préface de Sophie Wahnich), Lignes, 2017

Bâtir aussi, Fragments d’un monde révolutionné d’Ateliers de l’Antémonde

2011, les printemps arabes ont donné le ton à d’autres révoltes. Un mouvement mondialisé s’étend, c’est l’Haraka. Les productions industrielles, les États et toutes les hiérarchies vacillent. Des dynamiques populaires s’entrechoquent pour répondre aux nécessités de la survie et dessiner un futur habitable.


2021, les communes libres s’épanouissent sur les ruines du système. Comment vivre avec l’héritage de l’Antémonde ? Comment faire le tri des objets et des savoirs d’une époque aux traces tenaces ? Les haraks dessinent leur quotidien en fonction de leurs ressources et de leurs rêves. Des dynamos aux rites funéraires, des lave-linges aux assemblées, ces nouvelles d’anticipation politique racontent non pas une utopie parachutée, hors-sol, mais des routines collectives qui se confrontent à la matière, à ce qui résiste dans les têtes, bâtissant un monde qui s’espère sans dominations.

Le pavillon des combattantes d’Emma Donoghue

Quand j’ai reçu ce roman et que j’ai lu son résumé, j’y ai vu une plongée dans l’Histoire en miroir avec notre actualité mondiale et une large part de féminisme qui le rendait très intéressant. J’avais déjà entendu parler de l’autrice, qui a précédemment écrit Room, et j’ai donc pensé que cette lecture pourrait sans doute être une excellente idée. Il est sorti en août pour la rentrée littéraire 2021 et je remercie les éditions Presses de la Cité de me l’avoir envoyé.
Résumé …

En pleine pandémie de grippe espagnole, l’ancien monde est en train de s’effondrer. À la maternité, des femmes luttent pour qu’un autre voie le jour. 1918. Trois jours à Dublin, ravagé par la guerre et une terrible épidémie. Trois jours aux côtés de Julia Power, infirmière dans un service réservé aux femmes enceintes touchées par la maladie. Partout, la confusion règne, et le gouvernement semble impuissant à protéger sa population. À l’aube de ses 30 ans, alors qu’à l’hôpital on manque de tout, Julia se retrouve seule pour gérer ses patientes en quarantaine. Elle ne dispose que de l’aide d’une jeune orpheline bénévole, Bridie Sweeney, et des rares mais précieux conseils du Dr Kathleen Lynn – membre du Sinn Féin recherchée par la police. Dans une salle exiguë où les âmes comme les corps sont mis à nu, toutes les trois s’acharnent dans leur défi à la mort, tandis que leurs patientes tentent de conserver les forces nécessaires pour donner la vie.
Mon avis …

Alors que je trouvais que mon année 2021 manquait de coups de coeur, ce roman m’a donné tort. Ce fut une très, très grande claque, et l’une de mes plus belles lectures de ces dernières années. J’ai tellement aimé ce livre qui m’a captivée, tenue en haleine, bouleversée, fait frissonner, émue aux larmes, terrifiée. Je suis passionnée de romans historiques, et d’autant plus quand ils mêlent autant d’émotions que celui-ci. Je l’ai vécu, du début à la fin, et j’espère réussir à lui rendre justice avec mes mots.

Impossible de ne pas voir dans cette histoire un terrible reflet de notre actualité sanitaire. En nous plongeant dans le Dublin de la Grippe Espagnole, au coeur d’un service de maternité de femmes infectées, l’autrice nous renvoie énormément d’éléments de notre quotidien. Cette épidémie a fait plus de mort que la Première Guerre Mondiale (3 à 6% de l’espèce humaine selon les recherches de l’autrice), et il est assez perturbant de constater que ce que nous traversons est loin d’être si exceptionnel, mais surtout de voir les conditions dans lesquelles cette grippe était vécue et traitée. Aucun vaccin à l’époque, et des moyens médicaux bien moins avancés qu’aujourd’hui, qui rendaient l’exercice de la médecine particulièrement compliqué. Nous suivons Julie, une infirmière passionnée, qui se dédie corps et âme pour ses patientes. Passionnée par son métier, elle manque pourtant cruellement de moyens, et doit faire du mieux qu’elle peut avec les armes dont elle dispose.

Nous sommes à l’époque où les femmes luttaient beaucoup pour leurs droits, et ce service de maternité qui reçoit des femmes enceintes et qui voit s’impliquer des femmes infirmières, médecins, sages femmes, est le coeur même de ces combats. On assiste à ces instants de vie aussi beaux que terribles, à ces grossesses qui ne bénéficiaient pas du suivi médical que nous avons désormais, à ces nouveaux-nés qui devaient lutter pour vivre, à ces complications médicales et à ces moments de bonheur suspendus. Ce roman est écrit d’une façon très particulière car il nous fait vivre ces journées en détails, où nous assistons, comme en apnée, à l’évolution des accouchements presque seconde après seconde, où nous souffrons avec les patientes et luttons avec Julie, et où une fois la journée terminée, nous réalisons à quel point ce métier est exigeant.

On a tendance à oublier à quel point l’obstétrique est une spécialité complexe, à quel point aucune grossesse n’est sans danger, et combien la maternité est bien souvent liée à la mort, que ce soit dans le cas de fausses couches, de nourrissons morts-nés ou de décès des mères. A l’époque, c’était encore plus fréquent en raison du suivi des grossesses qui était plus qu’approximatif. Les personnages de ce roman sont d’une grande force et d’une humanité bouleversante. Les notes de l’autrice à la fin du livre nous permettent aussi de comprendre à quel point le roman s’inscrit dans des faits historiques réels. C’est un ouvrage précieux qui m’a aidé à percevoir cette période historique sous un autre angle, celui des soignants qui, sans donner de leur être au combat, luttaient pour en maintenir tant d’autres en vie. Ce livre nous permet aussi de remettre un peu en perspective notre propre vécu, et la chance que nous pouvons avoir de vivre une épidémie à notre époque, dans un pays qui nous permette d’accéder aux soins gratuitement, librement. Il montre à quel point les soignants sont indispensables, à quel point nous devrions tout faire pour alléger leur travail quotidien et il ne fait que mettre en lumière cette dette que la société toute entière a envers eux.

C’est un roman historique passionnant qui est une véritable immersion dans une époque et un contexte de crise sanitaire comme nous pouvons le connaître, mais c’est aussi une lecture aussi riche que difficile, avec certains passages qui sont presque insoutenables. L’autrice nous emporte sans jamais nous lâcher la main et réussit à nous captiver du début à la fin, en proposant ce qui est quasiment un huis-clos. Le pari n’était pas évident, mais c’est à mes yeux une véritable pépite, un livre dont je me souviendrai toujours, et une histoire vraiment marquante. J’aime tellement découvrir des livres qui me transportent à ce point, avec cette certitude que je n’ai rien lu de tel jusqu’à présent. C’est une sensation rare quand on lit beaucoup, et c’est en cela que ce roman est aussi précieux à mes yeux. Si vous êtes sensible à la cause féministe, aux combats des femmes pour leurs droits, si vous aimez les romans historiques et si vous voulez être captivé, et ressentir des milliers d’émotions très fortes, alors ne passez pas à côté de ce roman exceptionnel.

Pour résumer …

L’une de mes plus belles lectures de ces dernières années, qui nous emmène dans le Dublin de la Grippe Espagnole, dans un service de maternité de femmes infectées. C’est un roman historique très riche, très fort, qui nous fait vivre mille émotions et dont l’humanité ne peut que nous bouleverser. Inoubliable.

le Mal qui vient de Pierre-Henri Castel

Ce bref essai procède d’une idée à première vue insupportable : le temps est passé où nous pouvions espérer, par une sorte de dernier sursaut collectif, empêcher l’anéantissement prochain de notre monde. Le temps commence donc où la fin de l’humanité est devenue tout à fait certaine dans un horizon historique assez bref – autrement dit quelques siècles.
Que s’ensuit-il ? Ceci, d’également insupportable à concevoir : jouir en hâte de tout détruire va devenir non seulement de plus en plus tentant (que reste-t-il d’autre si tout est perdu ?), mais même de plus en plus raisonnable.
La tentation du pire, à certains égards, anime d’ores et déjà ceux qui savent que nous vivons les temps de la fin. Sous ce jour crépusculaire, le Mal, la violence et le sens de la vie changent de valeur et de contenu. Pierre-Henri Castel explore ici quelques paradoxes de ce nouvel état de fait, entre argument philosophique et farce sinistre.
Êtes-vous prêts pour la fin du monde ?

Pierre-Henri Castel est philosophe, historien des sciences, et psychanalyste.

Le bug humain de Sébastien Bohler

L’humanité détient une arme secrète : son cerveau. Longtemps notre meilleur allié, notre cerveau risque aujourd’hui de causer notre perte. Car il existe un défaut de conception, un véritable bug, au cœur de cet organe extraordinaire : les neurones en charge d’assurer notre survie ne sont jamais rassasiés et réclament toujours plus de nourriture, de sexe et de pouvoir. Comment se fait-il que, ayant conscience de ce danger, nous ne parvenions pas à réagir ? Peut-on résoudre ce bug et redevenir maîtres de notre destin ? Oui, à condition d’analyser en chacun de nous ce mécanisme infernal qui pousse notre cerveau à en demander toujours plus !

Pour seul pardon de Thierry Brun

Thomas Asano a trouvé refuge dans une petite ville nichée au pied des Vosges. Ici, la vie y est âpre. Homme à tout faire, il a la réputation d’être travailleur et bon chasseur. Il est surtout décidé à se faire oublier : il a connu Sarajevo et la prison. En liberté conditionnelle, c’est un homme brisé par la culpabilité qui tente de se reconstruire. Son seul souhait, ne plus laisser la violence le submerger. Une vie simple au plus près des forêts, en harmonie avec la nature, traquer le sanglier, faire l’amour à Élise, la fille du patron. Mais, chaque jour il envoie des messages à la femme qui l’a quitté. Celle qui le visite dans ses rêves, celle à qui il parle encore quand les nuits sont trop longues. Pourtant quand le père d’Élise se retrouve en possession d’une livraison de cocaïne qui ne lui est pas destinée, le passé d’Asano le rattrape. Cet homme simple et discret n’a désormais plus le choix. Il redevient ce qu’il n’a cessé d’être : un homme de guerre. C’est le prix à payer pour protéger Élise.

Un roman noir, sombre et addictif !

Senones a été une ville prospère au carrefour des métropoles du grand Est. Aujourd’hui, elle est marquée par la fermeture des industries et les séquelles de guerre. C’est le terminus des espoirs. À bas bruit, dans cette région abandonnée par les politiques, les règles claniques empiètent sur celles de l’État. Tout le monde se connaît, on va à la chasse ensemble, métayers, élus comme gendarmes. On se débrouille comme on peut pour survivre, quitte à repousser les marges de la loi. Les chantiers de rénovations emploient des sans-papiers, les anciennes fermes et entreprises de filature servent de nurseries aux trafiquants du Haut-du-Lièvre. C’est là que Thomas Asano a décidé de commencer une nouvelle vie…

Il était une fois dans l’Est d’Arpád Soltész

« En Slovaquie, les filles étaient jolies, la gnôle forte, les policiers faibles, les politiciens bon marché et les services secrets aveugles. « 


Fin des années 1990, dans l’est sauvage de la Slovaquie. Veronika, 17 ans, est enlevée par deux hommes alors qu’elle fait du stop. Après l’avoir violée, les deux malfrats prévoient de la vendre à un bordel au Kosovo. Mais lors du transfert, la jeune fille s’échappe, puis porte plainte auprès de la police locale. C’est alors que les choses se compliquent : les kidnappeurs semblent bénéficier de protections haut placées, et l’enquête piétine… Aidée de Pavol Schlesinger, le journaliste qui raconte son histoire, Veronika tente d’échapper aux trois plus grands groupes criminels de l’époque : la police, la justice et les services secrets. Réfugiée dans un hôtel désert à la frontière ukrainienne, elle fait la connaissance du mystérieux Igor, qui l’initie à la fabrication des bombes. Car si elle ne peut obtenir justice, Veronika refuse de laisser impunis ses tortionnaires. Et la vengeance est un plat qui se mange froid… Puisant dans les nombreuses affaires qu’il a pu suivre comme journaliste lorsqu’il couvrait les mafias de l’Est, Arpad Soltesz dresse un tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme.

Le goût du vrai d’Etienne Klein

« L’air du temps, en accusant la science de n’être qu’un récit parmi d’autres, l’invite à davantage de modestie. On la prie de bien vouloir gentiment « rentrer dans le rang » en acceptant de se mettre sous la coupe de l’opinion. »
Étienne Klein

La philosophie des Lumières défendait l’idée que la souveraineté d’un peuple libre se heurte à une limite, celle de la vérité, sur laquelle elle ne saurait avoir de prise : les « vérités scientifiques », en particulier, ne relèvent pas d’un vote. La crise sanitaire a toutefois montré avec éclat que nous n’avons guère retenu la leçon, révélant l’ambivalence de notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité qu’il lui revient d’établir. Lorsque, d’un côté, l’inculture prend le pouvoir, que, de l’autre, l’argument d’autorité écrase tout sur son passage, lorsque la crédibilité de la recherche ploie sous la force de l’événement et de l’opinion, comment garder le goût du vrai – celui de découvrir, d’apprendre, de comprendre ? Quand prendrons-nous enfin sereinement acte de nos connaissances, ne serait-ce que pour mieux vivre dans cette nature dont rien d’absolu ne nous sépare ?